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La désintégration de l’Empire iranien : une porte d’entrée vers le monde moderne

 

Le cas iranien a toujours suscité l’étonnement des observateurs et chercheurs, non pas en raison de sa force ou de sa cohésion interne, mais à cause de sa survie malgré la fragilité de ses fondements structurels et ses profondes contradictions.

Il est rare de voir une entité politique où se croisent à ce point des contradictions ethniques, religieuses, sociales, économiques et culturelles sans qu’elle ne se disloque ou ne soit reconfigurée. Ce maintien de l’unité ne repose pas sur un projet national inclusif, mais sur un héritage impérial autoritaire, gouverné par la peur et administré par des outils de répression, plutôt que par les valeurs de participation ou de coexistence.

Dans l’Iran contemporain vivent plusieurs peuples : Arabes, Kurdes, Azéris, Baloutches, Turkmènes, ainsi que les Perses. Chacune de ces communautés possède sa propre langue, identité et histoire, non reconnues dans le cadre de l’État iranien moderne. L’identité iranienne, telle que promue après 1925 sous le règne de Reza Shah, n’était pas un projet d’unification, mais un moyen d’imposer l’hégémonie culturelle perse sur les autres peuples, par des politiques de persianisation et de négation des identités nationales.

À cela s’ajoutent les divergences religieuses et confessionnelles : une majorité chiite détient le pouvoir, tandis que les sunnites souffrent d’une marginalisation structurelle institutionnalisée. Il existe aussi des communautés bahaïes, chrétiennes, zoroastriennes et non religieuses. Toutes ces différences sont inconciliables sous une même structure, quels que soient les concepts mobilisés citoyenneté, pluralisme ou démocratie car elles relèvent de contradictions fondamentales. Il s’agit de ce que la sociologie appelle des “fractures antagoniques”.

Sur le plan social, le fossé civilisationnel entre des villes comme Téhéran ou Chiraz, et des sociétés pastorales ou tribales au Baloutchistan, en Ahwaz ou au Kurdistan, reflète une dissonance qui apparaît cette fois au niveau du degré de développement. Il ne s’agit pas d’un simple patchwork culturel, comme aiment le dire les partisans du régime iranien, mais d’une mosaïque d’époques différentes : certaines régions vivent au XXIe siècle, d’autres n’ont pas quitté le Moyen Âge. Ce fossé n’est pas un simple échec de développement, mais l’expression d’une crise structurelle profonde dans les restes de cet empire.

Un empire déguisé en république

Depuis 1979, l’Iran se présente comme une République islamique, mais ses pratiques internes, ainsi que sa structure politique, ressemblent davantage à une forme impériale visant la domination qu’à un État-nation représentatif de ses citoyens. C’est un État centralisé, communautaire, fondé sur l’assimilation forcée plutôt que sur l’intégration, et sur la soumission des périphéries plutôt que leur représentation. Dans ce contexte, l’Iran apparaît comme l’un des derniers modèles impériaux encore en place au Moyen-Orient, après l’effondrement de l’Empire ottoman au début du XXe siècle et celui de l’Union soviétique à sa fin. Et si ces deux empires se sont transformés en nouveaux États fondés sur les identités nationales de leurs peuples, l’Iran représente aujourd’hui « l’empire qui ne s’est pas encore effondré ».

L’histoire nous enseigne que les entités qui rassemblent plusieurs peuples sous une seule autorité, sans contrat social véritable ce qui est impossible dans le cas de contradictions structurelles aussi fondamentales , finissent toujours par s’effondrer.

L’Empire ottoman, malgré des tentatives de réformes (Tanzimat, administration confessionnelle…), a disparu avec l’émergence des nationalismes au XXe siècle, pour laisser place à de nouveaux États reflétant les identités originelles de ses peuples. Il en fut de même pour l’Union soviétique, qui avait rassemblé des dizaines de nationalités, cultures et langues sous l’autorité d’un parti unique, avant de s’écrouler brutalement, donnant naissance à des États revenus à leurs racines.

L’Iran, sous cet angle, ne fait pas exception, mais simplement preuve de retard. Son éclatement a été retardé par la répression sanglante et l’exploitation des conflits régionaux (en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen) pour occuper et surveiller l’intérieur. Mais tous les signes d’une chute impériale sont visibles : crise identitaire, tensions ethniques, déclin économique, impuissance politique, soulèvements populaires constants, et, facteur aggravant, les frappes israéliennes.

Ce que les médias occidentaux présentent parfois comme le « risque de désintégration de l’Iran » doit être renversé : il ne s’agit pas d’une désintégration d’un État normal, mais d’une libération de peuples opprimés d’une domination illégitime. La sortie des Ahwazis de l’hégémonie de Téhéran n’est pas différente de l’indépendance des Ukrainiens vis-à-vis de Moscou.

La quête des Baloutches pour l’autodétermination est la même que celle des Tchèques et des Slovaques dans les années 1990. Ce ne sont pas des projets de « sécession », mais un retour à la légitimité historique et au droit naturel. Qui a dit que maintenir la cage était plus important que la liberté de l’oiseau ? Qui a donné à Téhéran un droit de domination perpétuelle sur des peuples auxquels elle n’appartient pas ? Les peuples d’Iran ne sont ni moins conscients ni moins aspirants à une vie digne, fondée sur la souveraineté, la dignité et l’identité.

La désintégration de l’Iran, comme celle des autres empires avant lui, ne signifiera pas la fin du monde, mais le début de sa réorganisation. Elle donnera naissance à un Moyen-Orient nouveau, plus équilibré, moins belliqueux, non dirigé par un État expansionniste utilisant religion et nationalisme à des fins de domination. Elle offrira aussi aux peuples opprimés les Ahwazis au sud et au sud-ouest, les Kurdes au nord-ouest, et les Baloutches au sud-est la possibilité de construire leur avenir selon leur volonté, et non sur les injonctions du « Guide suprême ».

La libération de ces peuples privera également Téhéran de ses outils coloniaux dans son voisinage arabe, affaiblissant ses réseaux qui ont inondé la région de guerres et de milices. C’est un moment historique où convergent les intérêts des peuples opprimés à l’intérieur et ceux des pays menacés à l’extérieur, vers la nécessité de mettre fin au projet iranien fondé sur l’« unité par la contrainte ».

L’Iran, sous cette forme, n’est pas seulement un État défaillant, mais un État dont la raison d’être a expiré.

La question n’est plus de savoir comment le sauver, mais comment le démanteler au moindre coût humain et pour un bénéfice civilisationnel maximal. Aucun avenir ne peut émerger d’une entité fondée sur le principe : « Tais-toi ou… ». L’Histoire ne pardonne pas aux empires attardés. Si la désintégration de l’Iran a été différée, c’est que l’heure de vérité approche.

Source : Institut du Dialogue pour les Recherches et les Études

Rahim Hamid, journaliste ahwazi

 

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